Aujourd'hui j'ai terminé ma lecon de danse un peu en avance.
Je sors du Conservatoire les cheveux encore attachés en chignon, avec mon pantalon de jogging,un body sur ma veste et un gros sac sur l'épaule. Près de l'école de danse, il y a un magasin. Je passe devant tous les jours et j'y entre souvent. C'est un endroit assez grand, sur deux étages, et on y touve de tout: des CD, des vieilles cassettes, des posters, des DVD... Même quand je n'ai pas d'argent, j'aime bien y aller pour écouter les nouveautés dans les énormes casques accrochés aux murs. Lorsque je suis là, je me sens bien, je me laisse porter par la musique, j'oublie le stress et la frénésie qui rythment mes journées. J'ai l'impression d'avoir tout mon temps.
Aujourd'hui il n'y a pas grand monde.
Georges, le propriétaire, me salue derrière son comptoir. On dirait un géant, un gentil géant dans son château fortifié de tours de CD. Il s'y connaît en musique et c'est pour ca que j'aime bien discuter avec lui. Il a toujours de bons conseils à me donner, quelques infos sur de nouveaux chanteurs ou sur des groupes disparus depuis longtemps mais qu'il trouve cultes. Je me glisse dans les allées et je m'arrête devant le bac des occasions: plein de trucs vintage, des disques des années 1970, des singles oubliés. Je fouille dans l'espoir de découvrir quelque trésor enfoui. Peu après, j'émerge avec une véritable trouvaille: un single assez récent du groupe Travis.
Je me dirige vers Georges, décidée à l'acheter mais lorsque j'arrive devant la caisse, mes yeux s'arrêtent sur le présentoir des nouveautés.
Il y a là cinq piles de CD bien en vue, et au-dessus, un grand poster avec quatre garcons.
Celui du milieu attire immédiatement mon attention: il est en jean, avec un tee-shirt noir, un blouson en cuir et des chaînes autour du cou. On dirait qu'il m'observe. Il fixe l'appareil photo qui a immortalisé cette seconde, mais il donne l'impression de ne regarder que moi. Son visage est doux, ses yeux sont sombres et pénétrant, conmme deux gouttes de pétrole froid et brillant. Ses longs cheveux noirs explosent des toutes les directions; ils sont traversés de quelques fines mèches très clairs - on dirait de rares et précieux fils d'argent.
_ C'est une nouveauté! s'exclame Georges en prenant un CD.
_ Je ne les ai jamais vus.
_ Je te l'ai dit, c'est une nouveauté. Ils se débrouillent.
Trop occupé à fixer le visage du garcon sur le poster, je ne me suis pas rendu compte que Georges a emballé mon CD et me regarde avec son gros visage souriant.
_ Tout le monde les adore, surtout les filles. Mais ils ne doivent pas être ton genre...
_Et pourquoi?
Ses yeux glissent sur mon physique mince, mon body rose sous ma veste et mon chignon. Il sourit.
_Nadia! hurle alors une voix irritée.
Je me retourne d'un coup. Ma mère.
Ma chérie, je t'en prie, j'ai mis presque un quart d'heure pour trouver une place et je suis mal garée.
_ Madame, c'est toujours un plaisir de vous voir! dit Georges avec son habituel ton affable.
Elle le regarde.
_ Bonjour, Georges, répond-elle, froide et indifférente.
Puis elle se tourne vers moi.
_ On peut y aller, maintenant?
Ma mère est pressée, ma mère est toujours pressée.
Elle m'enlève le sac de l'épaule sans cesser de parler et, pendant une seconde, une seule seconde, elle jette un coup d'oeil vers la caisse; inévitablement ses yeux croisent LE regard et la photo. Elle secoue la tête avec un air désaprobateur.
_ Qui c'est encore?
_ Un nouveau groupe, dis-je.
_ Des chanteurs, ca? On croirait qu'ils sortent d'un cirque.
Ma mère a rendu son verdict. Rien ne la fera plus changer d'avis.
Nous partons. L'air froid caresse mon visage et me fait frissonner.
Le soir tombe et les lumières des réverbères s'allument timidement. Sur la devanture du magasin se trouve une grnade affiche que je n'avais pas remarquée en entrant. Les quatres garcons de tout à l'heure me sourient d'une manière différente, mais les yeux noirs me font le même effet, ils effleurent mon âme.
J'entends à peine la voix de ma mère s'insinuer dans mes pensées.
_ Encore eux? Qu'ils sont affreux! On dirait des personnages de BD, mais d'une BD vraiment horrible. Et puis ces cheveux...
Elle prononce cette phrase comme si elle crachait son venin, mais je n'y fais pas attention, je saisis seulement une pensée au vol... Un manga! Voilà à quoi pensait ma mère.
Je m'assois sur les sièges de cuir beige de la voiture et, pendant que ma mère continue à vitupérer, je revois ces yeux pénétrants, ce visage d'ange noir et ces cheveux sombres, uniques, de personnages de manga. Instinctivement je passe les mains sur ma tête, j'effleure mon chignon et je repense aux paroles de Georges.
"ILs ne doivent pas être ton genre."
À ce moment une question me traverse l'esprit:
C'est quoi mon genre?
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Voilà 2 petit chapitre qui débute une grande histoire...
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